dimanche 14 février 2010

Les vidéos borderline d’Owen Kydd

Un regard poétique, voilà ce que m’inspire tout d’abord le travail d’Owen Kydd, artiste vidéaste de Vancouver, qui expose (qui exposait!) à la Vancouver Art Gallery dans le cadre du programme NEXT : Artists of the Pacific Rim. 3 oeuvres sont exposées : Joshua (2008), Night (2007) et Mission (2006), chacune étant composée de 3 écrans faisant défiler un diaporama de courtes videos silencieuses et plus ou moins statiques.

L’artiste fait partie de la jeune generation, héritière de l’Ecole de Vancouver, mais il s’en démarque en ayant choisi la video comme moyen d’expression plutôt que la photographie. Pourtant, la photographie n’a jamais été aussi présente que dans ce travail qui questionne ses caractéristiques substancielles et joue sur ses limites en explorant l’interstice qui la sépare de l’image animée, film ou vidéo.

Ainsi, il utilise une camera pour produire ses images mais cette camera est immobile, fixée sur un pied, elle capte des plans dans lesquels le mouvement n’est bien souvent que suggéré : un oiseau ou une voiture traversent l’image, le vent fait bruisser un arbre etc…les séquences sont très courtes mais les plans assez longs pour s’accaparer l’image et se rendre compte que, très peu changeante, elle est animée.

En somme, il introduit une notion de durée qui s’oppose à l’instant arrêté par la photographie. Cette durée permet de percevoir une fluidité mais elle reste assez subtile pour que l’on soit étonné de sentir la Vie dans ses images… Le spectateur est presque dupé ; il a la sensation d’être devant des photographies qui bougent, qui vivent. D’autant plus que l’artiste brouille encore les pistes lorsqu’il filme un personage statique : alors, le spectateur guette un mouvement de poitrine ou un petit tressaillement nerveux du visage pour s’assurer qu’il ne s’agit pas là de photographie. Autrement dit, l’artiste ne procède pas à une “immobilisation du Temps” mais il immobilise ses sujets!

Il semble qu’Owen Kydd cherche à insuffler la Vie dans la photographie qui, par ses caractéristiques : instantanée, immobile, silencieuse et definitive, “produit la Mort en voulant conserver la vie” (Roland Barthes, la Chambre Claire). Et, toujours selon Roland Barthes : “La Photo est comme un théâtre primitif, comme un Tableau Vivant, la figuration de la face immobile et fardée sous laquelle nous voyons les morts”.

A la lumière de ses propos, on peut considérer que le travail d’Owen Kydd colle au plus près l’identité de la photographie dans le but d'en éradiquer l’aspect morbide ou mélancolique. L’artiste se sert de la video pour créer, avec subtilité et malice, des images presque immobiles ou à l’immobilité vivante, silencieuses mais non définitives puiqu’elles comportent une certaine durée et donc une fluidité qui permet de penser qu’il y a un avant et un après. Il évite ainsi que “tout ce qui passe à l’intérieur du cadre meurt absolument, ce cadre franchi” (R. Barthes, la Chambre Claire).

L’absence de sons est encore source de confusion des genres: la camera capte une composition, une lumière, un mouvement, mais l’image reste silencieuse. Le silence agit aussi comme un facteur d’intériorité car la réalité filmée semble plus lointaine, moins tangible. La fluidité des images, propre à la video, rappelle à la vie tandis que le silence, attribut de la photographie, évite une trop forte presence de la réalité. Le regard est plus intérieur mais le spectateur reste présent aux sons de la réalité environnante: les bruits du musée en l’occurrence! Les sens ne sont pas complètement happés par l’oeuvre, ce qui ajoute mystère et complexité. On ne se projette pas entièrement dans la scène comme au cinema, on reste au bord!

C’est une oeuvre suggestive qui requiert la participation active du spectateur : des éléments lui sont donnés mais il lui appartient de poursuivre la construction, sa propre construction de l’oeuvre. A l’instar d’un film muet, les video silencieuses d’Owen Kydd laissent une marge au spectateur pour laisser cheminer son imagination. L’association de 3 diaporamas non syncronisés renforce encore cet aspect en permettant les associations visuelles et d’idées. Les images interagissent entre elles et donnent encore au spectateur une part de liberté dans sa manière de s’approprier l’oeuvre. Cela décuple les possibilités de capter l’oeuvre à sa façon, en fonction de ses données personnelles.

Sur les écrans alternent des portraits serrés ou en pied, des vues urbaines, architecturales, d’intérieur, … On se situe dans un environnement urbain ou semi urbain (suburb) : dans la banlieue post agricole de Vancouver (Mission), dans les rues de East Vancouver (Night), dans la banlieue de Los Angeles (Joshua). Aussi, ces prises de vues sont porteuses d’informations d’ordre ethnographique, offrant une foule de renseignement sur le mode de vie et la culture sur la côte ouest du continent nord américain. On peut donc aussi les concevoir comme une juxtaposition “d’instants durables” de la vie quotidienne et réelle, telle qu’elle est, sans événements.

Sur un plan purement formel, l’association des 3 diaporamas enrichi l’esthétique de l’oeuvre. On y perçoit une recherche sur les couleurs et ambiances lumineuses, particulièrement dans la série Night où s’allient les lumières artificielles créant des ambiances colorées vertes, mauves… D’autre part, le mouvement du diaporama se surajoute aux mouvements dans les images et la désyncronisation temporelle des trois diaporamas évite de fixer des triptyques statiques. Rien ne doit être fixe, tous doit être dans la fluidité, la transformation.

Mais tout échappe, on est toujours à la limite des concepts.

L’artiste joue sur le Presque, pas tout à fait, quasi, très peu, subtil, borderline. Il utilise la video pour mieux interroger la photographie, la pousser dans ses limites, s’extraire de l’immobilisme et jouer un jeu astucieux avec le temps!

jeudi 29 janvier 2009

Petite divagation au sujet de l'installation de Parmiggiani au Collège des Bernardins


Dans l'absence se lit la présence,
Le silence se souvient du vacarme,
Le chaos transparent est transperçant.

Tout n'est plus que poussière, empreintes, brisures
Tout n'est plus rien
Si ce n'est le souvenir de ce qui a été.

jeudi 14 août 2008

Miroslav Tichy ou la photographie nécessaire


Au 4e étage du Centre Pompidou, l'exposition de Miroslav Tichy dénote. Ses photographies petit format à l'aspect sale et abîmé sont collées sur des morceaux de cartons pauvres ou tout autre matériaux récupérés, parfois décorés sommairement par l'artiste, au stylo ou aux crayons de couleurs. Seul l'encadrement uniforme avec baguettes de bois classiques permet de remettre en conformité avec les cimaises blanches du grand musée cet ensemble d'images issues du capharnaüm quotidien de l'artiste.

Ces images sont pour ainsi dire 'miraculées'. Miroslav Tichy vit avec elles. Il n'a pas pour habitude, comme tout artiste consciencieux et conscient de la valeur de ce qu'il produit, de ranger proprement et raisonnablement son travail. Miroslav Tichy les intègre à son quotidien sans égards pour leur fragilité, en les laissant éparpillées ça et là dans son intérieur. Elles prennent part à sa vie de solitaire sans pour autant être des objets de contemplation. Elles ont donc été soumises à rude épreuve et portent l'empreinte du temps qui passe. La vie les a abîmées. Ce sont des images rescapées !


Plus encore, elles semblent surgies d'un autre monde ou tout au moins d'une autre époque, celle des débuts de la photographie, lorsque les images étaient obtenues comme par miracle grâce à des procédés empiriques. Cette impression correspond bien à une réalité : Miroslav Tichy, comme les précurseurs du XIXe siècle, fabrique lui-même ses appareils photos. Il bricole avec toutes sortes d'objets récupérés des machines capables de produire ces images mystérieuses. Les procédés archaïques dont elles sont issues leur confèrent une certaine fragilité et un caractère magique et fantomatique. Il faut faire un effort pour concevoir qu'elles procèdent bien de la réalité. Les tâches de café ou autres souillures les raccrochent alors à la matérialité bien réelle de la vie.

L'empreinte de la lumière est palpable. Elle semble avoir effleuré le papier pour laisser place à de subtils camaïeux de gris faisant apparaître comme par magie des femmes de dos, des femmes allongées en maillots de bain, des portraits de femmes…Les photographies sont prises sur le vif, à l'insu des sujets : ce sont des images volées… Le résultat est parfois flou ou peu lisible : une section de l'exposition est d'ailleurs intitulée 'Apparitions/Disparitions'. On pense à Boltansky… Quelques fois, pour « améliorer » l'image, dit-il, Miroslav Tichy n'hésite pas à la rendre plus lisible en soulignant au stylo ou au crayon la forme des fesses, du visage, des cheveux… J'avoue trouver dommage cette intervention qui abîme la poésie.

L'aspect flou, tâché, crayonné, abîmé ; les compositions avec superposition, les halos de lumière blanche, les cadrages serrés ; la texture granuleuse et poussiéreuse, tout contribue à donner à ces photographies un caractère pictural. Il regarde les femmes et le monde avec le regard du peintre qu'il a été, à ses débuts. La frontière devient ténue entre la représentation photographique et la représentation picturale. Certaines œuvres rappellent d'ailleurs le travail de Gerhard Richter qui, à l'inverse, a fait de la peinture comme de la photographie.

« Photographier signifie peindre avec la lumière », disait Miroslav Tichy.













Pour plus d'images, voir TichyOcean

vendredi 1 août 2008

Étrange et exubérante peinture !

L'exposition de Peter Doig constitue un bel ensemble. L'accrochage chronologique laisse apparaître une cohérence de ton et de style selon les périodes. Par conséquent, les toiles sont mises en valeur, soutenues les unes par les autres. En revanche, en les regardant une par une, j'ai trouvé leur qualité inégale, les dernières salles étant, à mes yeux, les moins bonnes. Certaines toiles, à la composition et aux couleurs équilibrées, ont une force visuelle indéniable. D'autres sont traitées plus grossièrement et paraissent lourdes et chargées.

Souvent, l'aspect visuel est complexe : l'artiste superpose les couches, joue sur les textures, fait cohabiter une touche lâchée et abstraite avec des motifs figuratifs à l'aspect parfois photographique. Le contenu est également très changeant : entre images semblant issues des délires baroques d'un drogué et vues quasi-cinématographiques en plans très découpés, il y a cependant toujours une place faite au mystère. La Nature est omniprésente et l'Homme y apparaît dans sa solitude comme si sa présence dans ces lieux était absurde…

Un autre aspect notable de la peinture de Doig est qu'elle comporte ça et là, des citations plus ou moins directes à des peintres : est-ce que l'artiste cherche ainsi à revendiquer son statut de peintre ? Veux-t-il s'affirmer comme porteur du flambeau de la tradition de la peinture ? 

Devant Le mur Lapeyrouse (image ci-contre), on pense à Edward Hopper. Grande Rivière rappelle les peintures du Douanier Rousseau et plus encore, l'étrange Auberge à Muldentalsperre (image ci-dessus) semble se référer directement à la toile intitulée Un soir de Carnaval que l'on avait pu voir lors de l'exposition consacrée au peintre des jungles en 2006 au Grand Palais. Mais, le rapprochement qui prévaut selon moi est celui de la peinture de Bonnard notamment en ce qui concerne les textures et les tons. 

(je me suis amusée à juxtaposer Cabinet de toilette au canapé rose de Bonnard / Ski Jacket de Doig / le triptyque Méditerranée de Bonnard / Blotter de Doig)

Malheureusement pour Peter Doig, à peine sortie des pièces réservées à l'exposition, je suis tombée nez à nez avec le magnifique Nu dans le bain de Bonnard qui a immédiatement éclipsé tout ce que je venais de voir !!

Cela dit, je ne voudrais pas paraître trop sévère car j'ai tout de même apprécié cette exposition. Il s'agit d'une peinture de mélanges et de citations, mais le travail est cohérent car tous les ingrédients, aussi hétéroclites soient-ils, sont mêlés et travaillés de façon très personnelle et je l'admets…efficace. On adhère facilement au monde très interprété de Peter Doig.

vendredi 25 juillet 2008

L’art raffiné d’Hokusai


Il faut avoir la chance de visiter cette exposition sans trop de monde ! Beaucoup de gravures sont présentées dans des vitrines à l'horizontale ce qui oblige, en cas d'affluence, à s'adapter au rythme de la file des visiteurs…De quoi gâcher son plaisir !

Mais quelle délectation que d'admirer ces planches du grand maître graveur japonais !! Quelle modernité ! Les compositions sont extraordinaires. Même si Hokusai a pu parfois appliquer les principes de la perspective Occidentale, il compose la plupart du temps l'espace en empilant les plans, ne cherchant pas à s'abstraire d'une vision en deux dimensions. L'imbrication des formes et motifs est parfois telle que l'œil du spectateur doit faire un effort de reconstitution du sujet, comme dans Trois guerriers chinois.

L'abstraction n'est pas loin… La distance est grande entre le monde réel et sa représentation. Ceci est le résultat d'une intense et profonde attention portée à la Nature : « Il y a des oiseaux qui ne volent pas très haut, des arbres à fleurs qui ne produisent pas de fruits, et toutes ces conditions de vie autour de nous méritent d'être étudiées à fond », disait Hokusai.

Fort de l'immense respect qu'il voue à la Nature, l'artiste interprète en simplifiant, comme s'il ne voulait retenir ou retranscrire que l'essence d'une forme ou d'une atmosphère. Plastiquement, cela se traduit par une stylisation des motifs. « Je voudrais seulement apprendre (…), d'une façon générale, le maniement du rond, du carré et des lignes droites ou courbes ». Ceci n'est pas sans rappeler l'affirmation que fera Cézanne selon laquelle il faut : «Traiter la Nature par le cylindre, la sphère, le cône ».

Les différents éléments de la Nature deviennent signes ou évocation. Le mont Fuji n'est plus représenté que par une ligne, l'eau du torrent est traitée comme pourrait l'être des racines, l'éclair comme une faille, l'écume comme de la dentelle. Le motif ainsi stylisé est utilisé dans les différentes compositions. Il est en quelque sorte standardisé ! 

Il est d'ailleurs intéressant de découvrir les recueils de motifs, véritables catalogues dans lesquels les formes étaient compilées.

C'est un art de la ligne et du trait avant tout, proche de l'illustration. Cependant les couleurs délicates et raffinées caractérisent aussi l'art d'Hokusai. Il fait notamment une utilisation originale du bleu de Prusse dans la fameuse série des Trente-six vues du mont Fuji.

Mais, aux motifs décoratifs s'ajoutent des compositions extrêmement audacieuses et maîtrisées ainsi qu'une vision méditative du monde. Ces gravures ne sont donc en aucun cas de simples images décoratives. La vision synthétique des formes de la Nature proposée par Hokusai a une véritable puissance suggestive et poétique. L'instant fugitif y est magnifiquement traduit.

Après avoir apprécié les nombreuses gravures, il est très émouvant de découvrir les encres présentées dans les dernières salles. La main de l'artiste donne sa sensibilité au dessin et le trait y est elliptique comme dans Étude de femme vue de dos. J'ai aussi particulièrement admiré le paravent à huit volets montrant Neuf femmes jouant au jeu du renard sur fond doré : simplicité, motifs décoratifs, élégance, harmonie et raffinement sont les mots qui me viennent pour le décrire. Quelle habileté ! Et pourtant le vieux maître disait à la fin de sa vie : « Si le ciel me donnait seulement encore cinq ans de vie (…) je pourrais devenir un vrai grand peintre ».

mercredi 4 juin 2008

La collection de Pont à l'Institut Néerlandais

Peu de monde, du calme, un endroit vaste derrière l'Assemblée Nationale : telles sont les conditions qu'offre l'Institut Néerlandais au visiteur venu découvrir les morceaux choisis de la collection du juriste et homme d'affaire J.H. de Pont. Outre certaines œuvres peu esthétiques ou qui ne m'ont pas paru intéressantes, comme les peintures de Reinoud Van Vught ou Anton Henning ou encore la sculpture en aluminium poli de Thomas Schütte dans le hall d'entrée, le lieu abrite un certain nombre d'œuvres de très bonne qualité.

À l'étage, j'ai évidemment été marquée par l'installation de Boltanski intitulée Les concessions. Dans une salle sombre, une multitude de carrés de tissu noir recouvrent les murs. Un ventilateur fixé au plafond remue l'air et fait se soulever légèrement les tissus noirs ce qui permet au spectateur de se rendre compte que des images sont dissimulées. Pour mieux voir, celui-ci va finalement soulever manuellement l'un ou l'autre tissu et découvre des photos de cadavres très crues. Non seulement l'artiste crée un univers macabre, mais il fait participer le spectateur qui ne tarde pas à se sentir mal à l'aise puisqu'il agit mais subit en même temps. Cette installation, comme souvent les œuvres de Boltanski, est émotionnellement violente et je m'étonne qu'aucune indication préventive ne soit donnée au visiteur…

Plus que son champ de pavot, j'ai apprécié les papiers délicats et sobres de Roxy Pane. Deux œuvres de Gerhard Richter intitulées Moritz 863-1 et Moritz 863-2 traitent, toujours avec éloquence, du rapport entre la peinture et la photographie. Enfin, les peintures de Thierry de Cordier m'ont plu, tant par leur traitement à la fois classique et moderne, figuratif et abstrait, que par ce qu'elles expriment : une vision fantomatique de la réalité.




Au sous-sol, la série The first people de Marlène Dumas peut à nouveau ébranler la sensibilité du spectateur. Il s'agit de quatre panneaux d'1 mètre 80 chacun représentant des nouveaux-nés de face et dans des couleurs violentes. Vulgarité provocante ou mise en tension du regard, je n'ai pas cherché à savoir et suis plutôt allée admirer l'installation vidéo de Bill Viola : Catherine's room. 


Cinq écrans disposés côte à côte tels les prédelles des polyptiques du Moyen-âge, montrent la même pièce à différentes heures de la journée et différentes saisons, avec la même femme qui se meut très lentement, occupée chaque fois à une activité différente : coudre, faire son lit… Les images, à l'esthétique picturale classique et au rythme lent et silencieux, invitent à la méditation. Chacun peut y voir toutes sortes d'allégories : de la vie, de la condition humaine, de l'écoulement du temps…. Je serais restée des heures à cette contemplation !

Dans les salles suivantes, j'ai encore apprécié : les dessins poétiques ainsi qu'une sculpture de Penone, un ensemble de dessins de Jean-Michel Alberola, des photographies en noir & blanc du photographe allemand Lothar Baumgarten ou enfin le dispositif photographique de Jeff Wall précisément intitulé Adrian Walker, artist, drawing from a specimen in a laboratory in the department of anatomy at the University of British Columbia !

Cette exposition comporte donc de très beaux morceaux dont on ne perd pas une miette puisqu'avec le ticket d'entrée, on reçoit gracieusement un véritable petit catalogue d'exposition au contenu clair et intéressant.

lundi 19 mai 2008

Monumenta(le) Promenade












Sous une voûte culminant à 45 mètres, 5 plaques en acier de 17 mètres de hauteur et 4 mètres de largeur scandent la nef du Grand Palais. Elles sont espacées de 28 mètres et pèsent chacune 75 tonnes, soit 375 tonnes d'acier corten. Du lourd, du grand, du monumental. Tous les superlatifs viennent naturellement qualifier cette sculpture de Richard Serra. L'artiste n'a peur de rien : la réalisation de prouesses techniques nécessite la mise en place de gros moyens. Il travaille avec des ingénieurs pour concevoir l'œuvre, fait fabriquer les plaques par l'usine Arcelor Mittal près de Saint-Étienne. Le convoyage se transforme en une procession nocturne extraordinaire et l'installation est des plus spectaculaires. Un DVD permet au visiteur de visionner l'aventure.

Il faut dire que la tâche n'est pas aisée. Serra avoue lui-même avoir eu une appréhension devant l'immensité du vide qu'il lui fallait remplir. Avec une seule œuvre savamment proportionnée, le sculpteur occupe l'espace du Grand Palais. Tout est affaire d'impression visuelle. Ainsi, par exemple, vues du sol, les plaques semblent monter jusqu'au ¾ de la hauteur de la voûte, ce qui est loin d'être le cas ! C'est la perception du visiteur qui constitue le postulat de départ. Celui-ci est déjà conscient de sa propre dimension physique en rapport avec un espace donné, en l'occurrence le Grand Palais. Il s'agit donc de modifier ou de renouveler sa perception de cet espace.

En pénétrant le lieu par l'entrée principale, on aborde l'œuvre par l'arête des plans ou plaques. Autant dire qu'il ne s'agit pas du point de vue le plus accaparant. Pour que l'installation sculpturale prenne toute son ampleur, il est nécessaire que le visiteur fasse la démarche de se déplacer, d'y accorder du temps. Il est invité à déambuler, à se promener, ce qui a pour effet de stimuler la pensée et la méditation. L'appréhension de l'œuvre se fait donc dans un espace-temps qui lui est propre. Une fois au bout de la nef, la sculpture est complètement présente et l'on découvre, non seulement que les plans ne sont pas alignés, mais également qu'ils sont inclinés. Ceci déstabilise notre vision de l'espace en le « dramatisant ». Une impression de chaos m'a alors envahie…

Cette « Promenade » est une expérience : elle exacerbe la conscience de soi en tant qu'entité physique tout en invitant à la réflexion.

mercredi 30 avril 2008

Daido Moriyama chez Kamel Mennour



Un petit tour du côté de la rue Saint-André-des-Arts s'impose pour voir les photographies grand format de Daido Moriyama. Un noir & blanc saturé et contrasté au maximum et des cadrages tranchés et frontaux, produisent un impact visuel très fort. L'image s'impose au spectateur. Sans détour ni façon, le photographe japonais nous jette en pleine figure sa vision de Buenos Aires. La brutalité qui émane de ces images est due en grande partie à la texture sablonneuse si particulière des images de Moriyama : les noirs sont charbonneux, les blancs neigeux, l'ensemble prégnant. Tant et si bien que le rapprochement proposé avec les photographies de l'espagnol Alberto Garcia-Alix ne fonctionne pas. De petits formats et un propos plus neutre et doux, font que, malgré des cadrages intéressants, ces images de Pékin ne font pas le poids. La confrontation est déséquilibrée et même regrettable. Cette proposition d'un regard croisé Orient/Occident n'avait pas lieu d'être.

vendredi 11 avril 2008

Shirley Jaffe : une symphonie colorée









La galerie Nathalie Obadia présente un bel ensemble de peintures de Shirley Jaffe, une œuvre que je qualifierais de « musicale ». Des formes et des couleurs, rappelant parfois les papiers découpés de Matisse, sont agencées en un certain ordre, laissant la toile de fond blanche présente. Complexes, les différentes combinaisons présentent pourtant un rythme équilibré créant une mélodie gaie et enlevée. Outre la composition, les différences de traitement dans une même toile créent les variations : des formes nettement découpées en côtoient d'autres à l'aspect plus manuel, des couleurs sont posées en aplat tandis que d'autres sont appliquées de manière plus gestuelle.

Une série de gouaches est aussi proposée dans le fond de la galerie. Le traitement est plus libre et rappelle que l'artiste a d'abord été une actrice de l'expressionnisme abstrait américain. L'eurythmie des compositions et les couleurs éclatantes produisent un effet visuel très efficace. On sort de là plein d'énergie !

lundi 7 avril 2008

Voyage initiatique dans le monde de Patti Smith

Fan de la musique et de la voix puissante et vibrante de Patti Smith, je suis allée à la découverte des autres facettes de l'univers de la rock star…et je n'ai pas été déçue… 

Dans les sous-sols de la Fondation Cartier, j'ai pénétré l'intimité de Patti Smith… 

Les deux salles d'exposition sont plongées dans la pénombre, les différentes enceintes des vidéos laissent s'échapper et s'entremêler « les voix » de la chanteuse, créant un léger brouhaha. Au centre de la salle principale, un salon de fauteuils club a été disposé : le visiteur peut donc s'installer confortablement au beau milieu de cet antre. 

Plus que d'une exposition, il s'agit d'une vaste installation. On peut y voir des vidéos, des dessins, des polaroïds, des objets chers à l'artiste, des textes manuscrits… 

Dans une vidéo où son ami Robert Mapplethorpe la filme se mouvant dans un halo de blancheur, l'artiste y apparaît sensuelle et féminine. Mais ce n'est pas toujours l'image qu'elle donne d'elle. Son physique déconcerte : tour à tour belle ou laide, autant masculine que féminine, elle fait aussi penser à un animal sauvage…

Tout est ambigu, elle nous plonge dans un monde « d'entre-deux ». Les polaroïds et les films en noir et blanc, à l'aspect souvent plus anciens qu'ils ne le sont, les reliques, le culte des morts… tout contribue à donner à l'ensemble un aspect fantomatique et irréel.

Avec elle on va, sur les traces de Rimbaud à Charleville-Mézières ou sur les bords de la rivière dans laquelle Virginia Woolf a trouvé la mort. On va dans les cimetières, sur les tombes de ceux qui l'inspirent… Comme un prolongement de ses poèmes, ses polaroïds illustrent et expriment son regard sur le monde des morts mais aussi sur celui des vivants. Jouant sur les flous, les « non cadrages », les tonalités obscures ou surexposées, on a souvent l'impression d'images d'un autre monde, atemporelles, parlant d'un ailleurs…

Un autre petit film se présente comme un clip poétique pour la très belle reprise de Smell like teen spirit de Nirvana. Dans la seconde salle, une installation vidéo est constituée d'une double projection verticale et horizontale de la mer filmée comme une masse mouvante en plein cadre. Puis, la ligne d'horizon apparaît portant un long bateau…

Il est regrettable que le parti pris de la scénographie ait exclu tout cartel, toute explication… On ne connaît pas la date des différents travaux, on ne sait pas que les couverts, aperçus sur un polaroïd, sont ceux de Rimbaud…

Quoiqu'il en soit, on découvre un univers esthétique cohérent et chargé d'émotions. Patti Smith met de la poésie dans tous les mediums qu'elle utilise.

Influencée par les mélodies incantatoires et langoureuses de certains titres tel ghost dance (Easter), cette poésie prend souvent pour moi la forme d'une complainte car elle exprime toujours, avec une forme d'acceptation, le tragique de la vie. On retrouve ce type d'émotion dans le morceau chanté par l'artiste lors de la conférence de presse tenue le 27 mars à la Fondation Cartier. Très beau moment !

 

lundi 31 mars 2008

Saul Leiter : la réalité sublimée

« Je suis sensible à une certaine ambiguïté dans la photo, ne pas être certain de ce que l'on voit…». 

Saul Leiter nous livre là l'une des clefs de son regard de photographe. Ses images déroutent l'œil, faussent la compréhension, grâce à des jeux de reflets, d'ombre, d'opacité ou de transparence. La vision biaisée, indirecte et surprenante qui en résulte donne à ces scènes communes de la vie quotidienne dans le New York des années 50, une dimension mystérieuse. Il n'y a pas de trucages, juste un regard décalé sur le monde. Saul Leiter nous donne à voir la complexité visuelle de la réalité.

Les cadrages qu'il choisit sont osés. Il manie la composition avec virtuosité. Dans ses photographies couleur - plus encore que dans les noir & blanc - on remarque l'importance du noir : très profond, créateur de contrastes forts, il structure l'image jusqu'à parfois occuper, en larges plages monochromes, la plus grande partie de la composition. Ainsi en est-il dans Canopy où une scène de ville enneigée n'occupe qu'1/5e de l'image en partie inférieure tandis qu'au-dessus, ce qui semble être le auvent d'un boutique bouche la vue en un pan totalement noir. Mais le contraste est si fort que l'équilibre visuel est préservé.

Reflection illustre à merveille la vision décomposée ou recomposée de la réalité que le photographe capte dans les reflets et transparences ou encore sa capacité à offrir une image à la composition osée mais équilibrée. Superbe !

Le très beau catalogue d'exposition édité par Steidl parle de la peinture de Bonnard et Vuillard comme références constantes du photographe… J'ai en effet été marquée par le caractère pictural de ce travail, particulièrement pour ce qui concerne les photographies couleur. Outre la composition, l'harmonie des couleurs et le grain parfois très visible donnent à l'image une texture et un aspect proches de ceux de la peinture. D'ailleurs, Saul Leiter est aussi peintre : « La peinture ! J'ai commencé à peindre avant de photographier ». Quelques-unes de ses gouaches, non dénuées de charme, sont présentées dans l'exposition.

C'est un beau moment que l'on passe dans les espaces exigus de la Fondation HCB à découvrir le travail personnel et authentique d'un artiste discret – trop discret ! – qui porte un regard poétique et décalé sur la vie dans les rues de son bloc New-yorkais.

 

mardi 25 mars 2008

Roger Plin à la galerie Peinture Fraîche



C'est un bel artiste qui est présenté dans cette sympathique galerie de la rue de Bourgogne. Sculpteur, héritier de la fin du XIXe siècle, il crée une œuvre classique mais libre. Le corps de la femme, coulé dans le bronze, présente des formes généreuses et ondulantes tandis que d'autres sujets sont traités avec plus de rudesse. 

Outre les sculptures, on peut admirer de nombreux dessins dont de très belles vues de ports ou des portraits de musiciens. Le trait est rapide, sec et presque nerveux. Le crayon, qui semble n'avoir pas été levé, a parcouru librement la feuille dans une continuité qui donne parfois une illusion de mouvement. Cependant, les nus féminins sont souvent traités d'une toute autre manière : le dessin est plus classique et maîtrisé, le trait estompé gagne en douceur. Le passage des ombres aux lumières est velouté, les formes sont puissantes. Le corps féminin ainsi représenté n'est pas sans rappeler les femmes plantureuses d'un Maillol ou d'un Malfray.

C'est en effet à cette école - par ailleurs représentée par la galerie Malaquais - qu'appartient Roger Plin : admirateur des bustes de Marcel Gimond ou des dessins de Maillol, il est profondément attaché à la représentation figurative dans un XXe siècle où les courants dominants de l'art cherchent à s'en affranchir. Sans se borner à l'appliquer dans son travail, il se charge aussi de la diffusion de cet héritage classique en enseignant. Dans un petit fascicule de textes aimablement donné par la galerie, on peut se familiariser avec les réflexions théoriques de l'artiste…

'Par sa spontanéité, le dessin permet l'expression la plus sincère : par la simplicité austère de ses moyens, il échappe aux artifices des effets de matière, tout en permettant les nuances les plus rares. Parce qu'il ignore les facilités et les concessions, il donne à l'œuvre la puissance de la rigueur.'

lundi 17 mars 2008

Pauvre Man Ray !

Quelle triste exposition nous est proposée par la Pinacothèque de Paris !… Des textes explicatifs peu éclairants, un ensemble d’œuvres décevant dans un espace désagréable : la climatisation plus bruyante qu’efficace ne parvient pas à aérer des salles closes, au plafond bas, où règne une chaleur moite ! L’exposition est censée montrer les différentes facettes de l’œuvre de l’artiste (peinture, dessins, objets, rayogrammes…) mais elles ne sont abordées que superficiellement et il s’agit pour la plupart de pièces mineures. Seuls les polaroïds présentés dans la dernière salle m’ont permis d’enrichir mon regard sur cet artiste. Bref, l’institution me semble un peu prétentieuse quand elle annonce « une rétrospective inédite des œuvres de Man Ray »!!

vendredi 22 février 2008

A.R. Penck au MAMVP

Depuis quelques jours, on peut découvrir au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris un artiste prolifique, auteur d'une œuvre protéiforme. Politique, art, écriture, symboles mais encore peinture, sculpture, littérature, mathématique, musique, édition : A.R. Penck mélange les genres avec une grande liberté et un appétit de créer insatiable.

Le nom par lequel il est communément désigné est en réalité l'un des nombreux pseudonymes que l'artiste allemand, né Ralf Winkler, s'est octroyé. Il reprend là le nom d'Albrecht Penck (1858-1945), géologue spécialiste de la période glaciaire. Le choix semble parlant et pertinent : l'œuvre de l'artiste, tout en présentant un aspect primitif, semble être le résultat de l'agglomération de différentes « strates » de l'histoire de l'art de l'humanité. En outre, comme le géologue, A.R. Penck restitue souvent une vision globale du monde : il mélange les références à différentes civilisations (aztèques, égyptiennes, africaines, etc…) et n'hésite pas à intituler une série d'œuvres Tableau-monde. On peut y voir une mappemonde aplatie dans laquelle il illustre la division du monde en deux blocs qui s'affrontent : la guerre froide.

Penck semble avoir pour but intime de rassembler, de fusionner.

Son œuvre se présente comme une profusion de signes éclectiques formant un langage universel : homme-bâton, flèches, croix, idéogrammes, mots, signes mathématiques, formes géométriques, symboles politiques ou religieux, etc… À ces signes, il n'hésite pas à mêler une expression plastique figurative ou abstraite pour finalement créer son propre mode de communication, sa propre écriture, compréhensible par tous.

J'ai envie de dire que son art est une « écriture expressionniste ». En effet, à l'aspect d'un système graphique, s'ajoute une intensité dans l'expression. Le geste de l'artiste, souvent très libre, rend l'énergie dépensée palpable. Il en résulte que les signes, même s'ils sont répétitifs, ne sont pas standardisés* comme ils peuvent l'être dans les œuvres de Keith Haring auquel on pense inévitablement en regardant certaines œuvres des années 80 ou plus récentes. L'art de Basquiat vient aussi à l'esprit devant les œuvres de Penck en ce qu'elles se rapprochent de l'art du graffiti. D'ailleurs les fonds, souvent très travaillés, ont une profondeur obtenue grâce à la superposition des couches de peinture et rappellent parfois la texture d'un mur. Mais d'une œuvre à l'autre, cet aspect du fond peut aussi bien rappeler le mur d'une grotte et les signes primitifs formés par d'épais traits noirs, les peintures rupestres…

Il me semble que l'œuvre de A.R. Penck présente un aspect ludique très marqué : le visiteur éprouve une véritable jubilation à décortiquer cette écriture, à repérer les références et citations abondantes. Mais la touche expressionniste, la crudité des propos et les couleurs (ou non-couleurs) radicales nous rappellent à une réalité sombre. J'ai trouvé cette œuvre foisonnante et passionnante, elle est à apprécier à la mesure de la générosité de l'artiste : sans modération.


* le terme 'standart' a été très utilisé par l'artiste, notamment comme concept ayant servi de base à une série de 31 œuvres déclinant la figure de l'homme-bâton sur différents fonds.